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Quand le droit cesse de rassurer

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Sbeyti Zehraa

5 mars 2026

Depuis les premières semaines d’études en droit, une phrase circule avec une étonnante résonance : le droit ne fait pas nécessairement justice. Souvent perçue comme cynique, ou désabusée, cette affirmation cache pourtant une réflexion beaucoup plus profonde sur la nature même du droit et sur ce que l’on attend, parfois à tort, de lui. Plutôt que de proposer des certitudes, cet article s’inscrit dans un mouvement inverse. Il vise à remettre en question ce qui semble aller de soi et examiner, sans prétention dogmatique, les liens parfois fragiles entre droit, justice et morale.

Qu’est-ce que la justice, avant même le droit ?

La justice est une notion familière, presque intuitive, mais pourtant difficile à borner. Elle renvoie à une idée du juste et de l’injuste, façonnée par des valeurs, des contextes culturels et des expériences individuelles. Ce qui est perçu comme juste à une époque ou dans une société donnée peut devenir contestable ailleurs ou autrement. Le droit, en revanche, ne peut se permettre une telle malléabilité. Il repose sur des règles, des catégories et des cadres relativement stables. Là où la justice accepte l’ambiguïté et la nuance, le droit exige de la cohérence et surtout de la prévisibilité. Cette tension est centrale, car on attend souvent du droit qu’il incarne une justice morale universelle, alors même que sa structure reposesur des compromis collectifs[1].

À quoi sert le droit, au départ ?

Historiquement, le droit prend racine dans la collectivité. Bien avant sa codification formelle, il servait à réguler les rapports sociaux, à prévenir la vengeance privée et à assurer une certaine stabilité. Le droit ne naît donc pas d’un idéal moral abstrait, mais d’un besoin concret, celui de permettre la coexistence [2].

Dans cette perspective, le droit n’a jamais eu pour vocation première de déterminer ce qui est moralement bon, mais plutôt de fixer ce qui est socialement acceptable. Il trace les limites du tolérable afin de rendre possible la vie en commun. Le droit apparaît alors non pas comme une boussole morale, mais comme un langage normatif fondé sur des choix collectifs.

 

Le consentement suffit-il à rendre un acte acceptable ?

Une célèbre expérience de pensée, souvent discutée en philosophie, met en scène des individus confrontés à une situation de survie sur un bateau en mer où il n’y a ni nourriture, ni moyens de secours. Supposons que l’une des personnes consent à se sacrifier en terminant comme repas, afin de permettre aux autres de survivre. Ce consentement rend-il le cannibalisme plus moral ?

 

Pour plusieurs, la réponse est oui. Pourtant, permet-il pour autant de qualifier l’acte de juridiquement ou socialement acceptable[3]?

Le droit reflète-t-il encore une morale commune ?

Dans une perspective sociologique, Guy Rocher souligne que le droit n’est plus le symbole d’une collectivité nationale homogène, mais celui des particularismes qui la composent[4]. La société contemporaine est fragmentée, traversée par des revendications multiples, parfois contradictoires.

 

Le rôle du droit devient alors celui de l’arbitrage. Il tente de concilier des visions concurrentes du juste, sans pouvoir pleinement satisfaire chacune d’elles. Il ne promet ni l’unanimité morale ni la perfection, mais une forme d’équilibre permettant la coexistence. Ce déplacement du rôle du droit peut donner l’impression qu’il cesse de rassurer, non pas parce qu’il échoue, mais parce qu’il ne correspond plus à l’idéal moral que l’on projette sur lui.

 

Pourquoi le droit cesse-t-il de rassurer ?

Peut-être que la véritable question n’est pas de savoir si le droit fait justice, mais plutôt ce que l’on attend de lui. Attend-on du droit qu’il soit moral ? Qu’il corrige toutes les injustices sociales? Qu’il reflète des valeurs personnelles ou qu’il garantisse une stabilité collective ?

Le droit n’a jamais promis la justice morale absolue. Il promet plutôt une cohérence, une prévisibilité et un cadre commun. Comprendre cela ne signifie pas renoncer à toute exigence éthique, mais reconnaître les limites inhérentes à cet outil.

 

Que reste-t-il à faire de nos études en droit ?

Au commencement, ou au cœur, des études en droit, cette réflexion soulève une question fondamentale. Que souhaite-t-on réellement faire de cette formation ?Cherche-t-on à utiliser le droit comme instrument de justice, comme un outil de régulation sociale, ou comme un simple mécanisme au service d’objectifs précis ?

 

Pour ma part, les études en droit m’ont rapidement semblé être un outil pour mieux comprendre le monde. La vie en société ressemble à une partie de cartes. On ignore ce que les autres ont en main, mais on accepte tous de jouer selon les mêmes règles. Le droit ne garantit pas l’équité du jeu, mais il en fixe le cadre. Il rend la partie possible

Apprendre le droit, c’est apprendre ces règles. C’est comprendre comment elles structurent les rapports de force, comment elles peuvent être utilisées, contournées ou réinterprétées. Ce n’est pas chercher à gagner à tout prix, mais savoir quand et comment intervenir.

La tension entre droit, justice et morale traverse l’ensemble de la formation juridique. Il est possible que certaines réponses émergent plus tard, au fil de la pratique. Pourtant, attendre engendre un risque, celui de repousser l’action jusqu’à ce que l’inacceptable devienne totalement normal. Dans un contexte où un génocide est observé, documenté, puis relativisé sur la scène internationale. Et où des révélations comme celles des Epstein files ont montré jusqu’où peut aller la dégradation morale de ceux qui accèdent aux plus hautes sphères du pouvoir, lorsque les institutions cessent de jouer leur rôle. C’est à ce moment-là que l’inaction devient réellement une forme de choix, car qui ne dit rien consent.

À mon sens, le droit ne peut plus se contenter d’une posture neutre. Entrer dans la profession sans avoir réfléchi au rôle que l’on souhaite y jouer, c’est accepter que les règles du jeu continuent de s’imposer sans être interrogées et parfois jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour les contester.​​​

Notes de bas de page

[1] Michael J. Sandel, Justice: What’ s the Right Thing to Do?, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2009.

[2] Guy Rocher, « Le droit et la justice : un certain regard sociologique » (2001) 42 Les Cahiers de droit 873.

[3] Michael J. Sandel, Justice: What’ s the Right Thing to Do?, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2009.

[4] Guy Rocher, « Le droit et la justice : un certain regard sociologique » (2001) 42 Les Cahiers de droit 873.

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