UQAMICUS POPULI

Jérémie Saint-André et Antoine Pontbriand (Comité de droit international public)
28 oct. 2025
Tempête géopolitique : les saoudiens s’abritent sous le parapluie pakistanais
Le 17 septembre 2025 un « accord stratégique de défense mutuelle » historique a été signé entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan à Riyad sous les regards respectifs du Premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, ainsi que du prince héritier et dirigeant de facto saoudien, Mohammed Ben Salman1.
L’accord s’inscrit dans une conjoncture régionale tendue, alors que l’impact des missiles israéliens sur la capitale qatarie en septembre dernier aura exposé au grand jour le changement de cap de la politique étrangère américaine, Washington qui était autrefois garant de la sécurité nationale des pays du golfe. Or, bien qu’il soit réactionnaire, ce pacte de défense relève d’une convergence patiemment élaborée entre les deux États alors que la coopération bilatérale militaire, économique et diplomatique met en lumière, depuis la déclaration d’indépendance du Pakistan en 1947, un portrait révélateur de leur proximité2.
Cet accord reconnaît la volonté commune des deux États de consolider leur sécurité tout en œuvrant à l’instauration de la paix et de la stabilité, tant à l’échelle régionale que mondiale. Il ambitionne de renforcer la coopération bilatérale dans le domaine de la défense et de consolider une dissuasion conjointe face à toute forme d’agression3. L’annonce vient donc naturellement alimenter les spéculations autour d’une hypothétique couverture nucléaire saoudienne assurée par le Pakistan, puissance dotée de l’arme atomique.
À cet effet, interrogé par l’AFP au sujet d’une éventuelle utilisation de l’arsenal nucléaire pakistanais pour la défense de l’Arabie Saoudite, Ali Shihabi, analyste proche du gouvernement saoudien, est venu confirmer les soupçons en date du 21 septembre:
« Oui, c’est le cas. » - « Le nucléaire fait partie intégrante de cet accord ; le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme et l’a soutenu lorsqu’il était sous sanctions »4.
Néanmoins, à la suite de la confirmation de M. Shihabi, des questions persistent quant à la légalité de l’accord. Ayant ratifié le Traité de non-prolifération (TNP) en 19885, l ’Arabie Saoudite se voit donc dans l’obligation de respecter le caractère contraignant des présentes dispositions. Ainsi, l’extension des capacités militaires pakistanaises promises par Islamabad pourrait se confronter à l’article II de ladite convention qui prévoit explicitement de :
« (...) s’engager à n’accepter de qui que ce soit, ni directement ni indirectement, le transfert d’armes nucléaires ou autres dispositifs explosifs nucléaires ou du contrôle de telles armes ou de tels dispositifs explosifs »6
Ainsi, la question de la légalité des parapluies nucléaires suscite de nombreux débats alors qu’en 2022, la Russie a accusé les États-Unis de violer, à travers l’OTAN, les articles I et II du TNP7. Il n’y a toutefois jamais eu d’instance où la question a été portée devant un tribunal.
Autrement, l’Iran, acteur militaire majeur au sein de la région, pourrait se laisser gagner par la tentation d’adhérer à ce pacte. Effectivement, par la voix de Yahya Rahim Safavi, conseiller du guide suprême, Téhéran a publiquement exprimé son intérêt, recommandant l’adhésion afin de renforcer une tentative positive de sécuriser la région8. Dans le même esprit, le président Masoud Pezeshkian a salué l’accord, le qualifiant de fondement pour un « système de sécurité régional complet », en date du 23 septembre, selon le média pakistanais The Dawn9. Une telle évolution constituerait un véritable coup de théâtre pour l’Iran, anciennement rival stratégique de l’Arabie Saoudite, et lui aussi aujourd’hui en proie à des confrontations directes avec Israël.
Ainsi, dans la région du Golfe, se dessine petit à petit un nouvel ordre militaire marqué par un détachement des administrations étatiques face à l’hégémon américain au profit d’un régionalisme accentué. Or, qu’elles soient de nature juridique ou non, certaines clauses implicites telles que les conditions, réserves ou modalités d’activation seront essentielles à la portée effective de ce pacte. Tant que le texte intégral n’aura pas été rendu public, cette entente demeurera un instrument à la flexibilité ambivalente, oscillant entre engagements diplomatiques et obligations juridiquement contraignantes.
1 « L’Arabie saoudite et le Pakistan signent un « accord de défense mutuelle », qui comprendrait une
protection nucléaire »(22 septembre 2025), en ligne :<https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/22/l-arabie-saoudite-passe-sous-la-protection-du-
parapluie-nucleaire-du-pakistan_6642384_3210.html>.
2Gil Mihaely, « L’accord Arabie saoudite – Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? » (25
septembre 2025), en ligne: Conflits : Revue de Géopolitique <https://www.revueconflits.com/laccord-
arabie-saoudite-pakistan-vers-une-nouvelle-donne-strategique/>.
3« PID », en ligne: <https://pid.gov.pk/site/press_detail/30371>.
4« L’Arabie saoudite et le Pakistan signent un « accord de défense mutuelle », qui comprendrait une
protection nucléaire » (22 septembre 2025)
5« UNTC », en ligne:
<https://treaties.un.org/Pages/showDetails.aspx?objid=08000002801d56c5&clang=_fr>.
6text of the treaty_fr.pdf en ligne:
<https://www.un.org/fr/conf/npt/2015/pdf/text%20of%20the%20treaty_fr.pdf>.
7« Statement by the Representative of the Russian Federation in the First Committee of the 75th Session of the UN General Assembly at the Thematic Debate on «Nuclear Weapons» », en ligne:
<https://geneva.mid.ru/en/activities/news/05-112020_statementby_7ea09b157a28d8894e30459b759a93a6/>.
8« L’Arabie saoudite et le Pakistan signent un « accord de défense mutuelle », qui comprendrait une
protection nucléaire » (22 septembre 2025)
9« Iranian president hails Pakistani-Saudi defense deal as beginning of a ‘comprehensive regional security system’: media reports - Global Times », en ligne:
<https://www.globaltimes.cn/page/202509/1344460.shtml?utm_source=chatgpt.com>.
