Le droit du travail, entre structure et émancipation – S’interroger avec Guy Rocher

Karolanne Gingras
20 novembre 2025
Le 3 septembre 2025, le Québec perdait l’un de ses plus grands penseurs : Guy Rocher, sociologue,intellectuel engagé et acteur de la Révolution tranquille. À l’UQAM, une cérémonie sobre et vibrante lui a rendu hommage, réunissant famille, ami·es, chercheur·es, étudiant·es et militant·es pour saluer son héritage. Ce moment de recueillement a rappelé combien sa pensée irrigue encore nos réflexions sociales et juridiques.
Sans être juriste au sens strict, il a profondément marqué la manière d’enseigner et de comprendre le droit au Québec. En intégrant la sociologie du droit au Centre de recherche en droit public (CRDP) dès 1979, il a ouvert la voie à une approche critique, attentive aux rapports de pouvoir et aux dynamiques sociales. Il insistait sur la double nature du droit : outil de reproduction des normes dominantes, mais aussi levier de transformation.
Reconnu comme un penseur du pluralisme juridique, Rocher voyait dans le milieu du travail un espace où coexistent plusieurs ordres normatifs : droit civil, législation du travail, conventions collectives, politiques d’entreprise et usages informels. Cette conception dépasse la vision strictement étatique du droit pour reconnaître les dynamiques sociales comme sources légitimes de normes. Elle invite à concevoir le droit comme une construction vivante, capable de s’adapter aux mutations du monde du travail tout en demeurant fidèle à ses idéaux fondateurs.
Le droit, en étant définit comme une institution sociale, reflète les rapports de force et les valeurs dominantes d’une société. Sous cet angle, le droit du travail apparaît à la fois comme champ de tensions et instrument d’émancipation. En affirmant que les normes sont construites et contestables, Rocher ouvre la voie à une lecture critique : les règles n’y sont jamais figées, mais négociées, transformées et parfois arrachées…
Un terrain d’émancipation
Le champ du travail cristallise les luttes entre logiques patronales, syndicales, étatiques et individuelles. Loin d’être neutre, ce domaine est traversé par les conflits, les rapports de domination et les aspirations collectives. Né des luttes ouvrières et structuré par les revendications syndicales, il continue d’évoluer sous la pression des mouvements sociaux, des crises économiques et des mutations du capitalisme.
Aujourd’hui, il demeure un droit en tension : garant de protections fondamentales, mais constamment réformé au nom de la compétitivité. Pour certain·es, il incarne la mémoire des luttes ; pour d’autres, il devient un outil de flexibilité et de gains. Pourtant, derrière cette ambivalence, il reste l’un des rares espaces juridiques où les rapports de force sont explicitement reconnus et encadrés. Il ne se réfugie pas derrière l’illusion d’égalité formelle : il assume les asymétries et les besoins de protection. Cette lucidité en fait un terrain privilégié pour penser la justice sociale dans ses dimensions concrètes.
Plutôt que de le réduire à un instrument de régulation, il faut le concevoir comme une branche du droit qui touche au cœur de la vie matérielle : heures travaillées, congés parentaux, santé mentale, reconnaissance syndicale, sécurité physique et juridique. Ici, le droit parle de dignité.
Mais cette justice demeure impossible sans accès au savoir juridique. Les droits ne prennent sens que s’ils sont connus, compris et revendiqués. C’est là que l’héritage de Rocher trouve toute sa portée : penser le droit comme fait social, c’est aussi penser le savoir comme bien commun.
Dans une perspective matérialiste, les réformes sociales ne sont jamais de simples ajustements techniques : elles traduisent des rapports de force, des conquêtes, des déplacements de pouvoir. Le droit du travail en est l’incarnation : lieu où le droit se fait vécu, contesté, palpable ; où les contradictions du système apparaissent entre flexibilité et protection, profit et dignité.
Un droit de la praxis
Contrairement à d’autres branches du droit plus figées et symboliques, le droit du travail est un droit de la praxis : il se vit, se négocie et se transforme au quotidien. Traversé par les réalités économiques, les mutations technologiques et les formes d’organisation collective, il peut être instrumentalisé ou détourné à des fins précises. Il sert tantôt à précariser, tantôt à protéger ; tantôt à dominer, tantôt à libérer.
Le considérer comme un espace d’émancipation ne revient pas à nier ses limites, mais à reconnaître qu’il s’agit d’un champ de bataille où les victoires sont possibles, où les mots du droit peuvent devenir des armes.
Dans un contexte marqué par la précarité, relire Rocher, c’est refuser la naturalisation du droit : se demander qui l’écrit, pour qui, et avec quelles conséquences sociales.
Pour y parvenir, la démocratisation du savoir juridique s’impose. Le droit n’est pas qu’un ensemble de règles : c’est un langage, un outil, un pouvoir. Mais ce pouvoir reste vain tant que le savoir est confisqué par une élite ou enseveli sous un jargon opaque. Rendre le savoir accessible, c’est créer les conditions d’une émancipation réelle.
Rocher l’avait bien compris. Corédacteur du rapport Parent, il a milité pour une éducation publique et accessible. Il voyait dans le savoir un droit fondamental, et dans le droit une matière vivante à vulgariser, à transmettre, à débattre. Comprendre les normes, c’est déjà commencer à les transformer.
Héritage et actualité
Dans le domaine du travail, cette logique demeure cruciale. Trop souvent, les salarié·es ignorent leurs droits, les syndicats s’affaiblissent et les textes juridiques restent inaccessibles. La complexité devient un instrument de domination. À l’inverse, lorsque le savoir circule dans les milieux populaires, à l’école, dans les médias, le droit du travail redevient un outil d’émancipation collective.
Démocratiser le savoir, c’est aussi reconnaître la valeur des savoirs situés : ceux des travailleuses, des militant·es, des personnes précaires. C’est relier le droit à la sociologie, à l’économie, à l’histoire, et faire de la parole collective une force politique.
Pour les juristes en devenir, les œuvres de Guy Rocher agissent comme une boussoleintellectuelle : elle incite à croiser les disciplines, à contextualiser les normes, à écouter les voix marginalisées. En suivant son nord, le droit du travail apparaît comme un outil de justice sociale, à condition d’en interroger les fondements et les usages. Alors que le Québec débat de la reconnaissance des travailleurs autonomes, du droit à la déconnexion ou de la réforme des normes du travail, la pensée de Rocher garde une actualité brûlante.
Elle rappelle que le droit n’est jamais neutre et que son pouvoir de transformation dépend
de notre capacité à nous l’approprier.
Rocher, G. (2012). Introduction à la sociologie générale : l’action sociale.
