Quand les pions se rebellent : Davos et l’insurrection des puissances moyennes

Mark Carney à Davos (Image libre de droit)
De Jérémie Saint-André et Antoine Pontbriand
30 mars 2026
Le discours de Mark Carney au WEF : une réorientation de la politique étrangère
canadienne
Le 20 janvier dernier, dans la ville suisse de Davos, a eu lieu la 56ème édition du World Economic Forum, un événement au cours duquel les chefs d’État et de gouvernement du monde entier se réunissent pour débattre de défis majeurs et de
perspectives économiques futures. Or, cette année, la rencontre s’est tenue dans un contexte particulièrement tendu alors que les grandes puissances semblent progressivement s’éloigner du statu quo qui assurait auparavant la stabilité et la prévisibilité de l’ordre mondial. Les tentatives d’intimidation tarifaires employées par Washington, la violation de la souveraineté vénézuélienne lors de la capture de Nicolas Maduro, la menace d’en faire de même avec le Groenland, l’intensification des affrontements en territoire ukrainien, l’agressivité accrue de la flotte chinoise en mer de Chine méridionale, la multiplication des simulations d’invasion par l’APL autour de Taïwan, le génocide perpétré par Israël dans la bande de Gaza, ainsi que la montée des tensions avec l’Iran affaibli par les révoltes internes ne sont que quelques exemples du virage anarchique qu’a emprunté le système international guidé par ces grandes puissances.
En vertu de ce constat alarmant, le premier ministre canadien Mark Carney a prononcé une allocution sans détour, au nom des puissances moyennes, annonçant « la fin d’une fiction agréable et le début d’une réalité brutale où la géopolitique et les grandes puissances ne sont soumises à aucune limite, aucune contrainte. »[1]
Lors de son discours, Mark Carney aura d’ailleurs fait référence à ces caractéristiques en affirmant que :
« les grandes puissances ont commencé à recourir à l’intégration économique comme moyen de pression, aux droits de douane comme levier, à l’infrastructure financière comme moyen de coercition et aux chaînes d’approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter. » [2]
Face à un tel constat, on ne peut qu’entrevoir la manifestation évidente de l'asymétrie propre au système international, de ses effets sur les États les moins dotés, et surtout de l'incompatibilité persistante des intérêts nationaux entre tant de pays.
Fidèle à cette vision pragmatique, le Premier ministre du Canada a eu le courage de dénoncer, lors de cette prise de parole, l’échec de la théorie libérale qui, à la manière du communisme soviétique a su s’imposer sans grande légitimité par un mensonge collectif où : « Le pouvoir du système ne provient pas de sa véracité, mais de la volonté de chacun d’agir comme s’il était vrai ».[3] À présent, plus que jamais, cette illusion frappe un mur : l’école réaliste devient incontournable. En effet, l’ordre international fondé sur le droit, la libéralisation du commerce, l’ouverture financière, les institutions de maintien de la paix ainsi que le respect des droits humains, ancré dans un esprit de collaboration et de bonne foi, est en théorie le cadre parfait pour assurer un équilibre équitable des pouvoirs selon la théorie libérale. Or, cela implique pour les grandes puissances de faire des concessions immenses vis-à-vis des pouvoirs d’influence et de coercition qu’ils détiennent. Ces concessions ne voient ainsi que très rarement le jour.
La nécessité d’une nouvelle approche
En la matière, Mark Carney affirme que : « Nous avons participé aux rituels et nous avonsgénéralement évité de signaler les écarts entre la rhétorique et la réalité. »[4] En droit international, l’impunité des États puissants est une réalité qui persiste, mais qui demeure tolérée, car nous nous répétons qu’il vaut mieux avoir un système imparfait qu’une anarchie totale du système international. Néanmoins, l’hypocrisie d’une telle entreprise ouvre la porte aux grandes puissances à la domination des États complices. La présence de ce double standard ne fait donc qu’accentuer le clivage entre les dominants et les dominés alors que les uns omettent de se conformer aux obligations qui leur incombent et les autres s’y voient obligés. Les États-Unis ont longtemps utilisé ce double rôle à leur avantage, faisant acte de complicité avec les règles de droit et les institutions associées, et ce, dans l’optique d’atteindre des intérêts nationaux profondément contraires aux normes subséquentes. L'invasion de l'Irak en 2003 l'illustre parfaitement : Washington invoquait devant l'ONU la lutte contre les armes de destruction massive, l démocratie et l'humanitaire, masquant en réalité la quête de pétrole, d'influence régionale et de domination du pétrodollar. Il en va de même, à l'OMC et au FMI, alors que les puissances prônent le libre-échange tout en imposant impunément tarifs et subventions illégales[5]. Pareillement, l'incursion vénézuélienn récente reprend cette rhétorique teintée d'hypocrisie. Quoi qu’il en soit, il est évident que les lunettes avec lesquelles nous devons regarder le monde doivent changer de prescription…
Une ère de renouveau
Basée sur un subtil équilibre entre valeurs et fermeté, le Premier ministre canadien, Mark Carney, aura ainsi présenté une approche novatrice de la politique étrangère nationale : « Notre nouvelle stratégie repose sur ce que Alexander Stubb, président de la Finlande, a qualifié de réalisme fondé sur des valeurs ou autrement dit, nous avons pour objectif de conjuguer principes et pragmatisme. »[6] D’ailleurs, ce passage ne cite pas seulement la nouvelle position du Canada au sens restrictif, mais appelle plutôt les autres pays, en particulier les autres puissances moyennes, à faire de même. De ce fait, le réalisme émerge comme la perspective du moment et trouve une pertinence revigorée alors que l’un des plus grands ambassadeurs de la vision libérale, le Canada, semble glisser vers un compromis plus balancé. Ainsi, sur l'échiquier mondial fracturé, les puissances moyennes ne sont plus de simples pions sacrifiables. Au contraire, coalisées avec astuce, elles peuvent mettre en échec les rois et reines hégémoniques, forçant de ce fait un nouvel équilibre par la collaboration plutôt que par la force brute. Carney convie ainsi le Canada et ses pairs à roquer avec cran convertissant la tourmente en position gagnante.
Notes de bas de page
[1] Mark Carney, « Principes et pragmatisme : la voie que le Canada a choisie » Allocution du Premier ministre lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial (20 janvier 2026) Premier ministre du Canada.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Michael Lipson, “Dilemmas of Global Governance: Organized Hypocrisy and International Organizations” (2006) Canadian Political Science Association (présenté à la réunion annuelle de la CPSA, Toronto, Ontario) p.3
Médiagraphie
[1] Mark Carney, « Principes et pragmatisme : la voie que le Canada a choisie » – Allocution du Premier ministre lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial (20 janvier 2026) Premier ministre du Canada https://www.pm.gc.ca/fr/nouvelles/discours/2026/01/20/principes-et-pragmatisme-la-voie-canada-choisie-allocution-du-premier.
[2]
Michael Lipson, “Dilemmas of Global Governance: Organized Hypocrisy and International Organizations” (2006) Canadian Political Science Association (présenté à la réunion annuelle de la CPSA, Toronto, Ontario) at 3
